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Gil Rivière-Wekstein : En interdisant la chimie de synthèse, la bio se prive de solutions techniques

Gil Rivière-Wekstein : En interdisant la chimie de synthèse, la bio se prive de solutions techniques

OPINION - Gil Rivière-Wekstein est rédacteur en chef de la revue Agriculture et Environnement et membre de l’Association française des journalistes agricoles (AFJA). Dans « Agriculture biologique : espoir ou chimère ? », publié en février 2013, il confronte son point de vue avec celui de l’ingénieur agronome Marc Dufumier sur l’avenir du bio. Dans le prolongement de notre dossier du Bio Info de juillet, consacré aux origines du bio, nous revenons avec lui sur les principales critiques qu’il formule dans cet ouvrage. Entretien. 

Bio Info : « Agriculture biologique, espoir ou chimère ? », publié aux éditions le Muscadier, vous confronte à Marc Dufumier sur la question du bio et les changements sociétaux qui en découlent. Quelle est votre perception de la sphère bio ?

Gil Rivière-Wekstein : Il y a pour ma part deux types d’engagement bio. Le premier est commercial : il répond à une demande des consommateurs, même si ce marché reste encore limité. Comme il y a un marché, il est naturel qu’il y ait des producteurs. Le second, plus problématique, m’apparaît comme étant idéologique. À l’origine, il était conservateur. Avant-guerre, ses premiers partisans étaient fidèles à l’idée d’un « retour à la terre », parfaitement décrit dans « Regain » de Jean Giono et instrumentalisé ensuite par le régime vichyste. Certes, depuis, cette parenté a été rejetée. Toutefois, des initiatives comme celle qui consiste à manger local m’apparaissent encore refléter ces idées conservatrices, avec en arrière-plan un certain refus de la mondialisation. Or je ne vois pas pourquoi je devrais préférer la viande française à la viande argentine, dont la qualité gustative est indiscutable, ou encore me priver de haricots de Tanzanie – dont les récoltes font vivre des familles pauvres de paysans africains – pour consommer des haricots de Bretagne.

Aujourd’hui, l’idéologie bio militante, qui véhicule un certain projet de société, est surtout présente parmi les Verts, une partie du parti socialiste et les altermondialistes. Elle propose un changement radical de société, avec le tout bio. Pour ce parti intellectuel, il s’agit de rejeter l’évolution alimentaire de notre société qui se dirigerait vers une malbouffe généralisée. Ces militants, qui partagent une conception assez totalitaire de l’écologie, monopolisent le débat sur l’alimentation et tentent d’imposer des objectifs irréalisables, tant pour les politiques que pour les agriculteurs. C’est un utopisme de salon confortable.

En réalité, les grands vainqueurs de ce lobbying intellectuel sont les géants du bio, qui monopolisent de plus en plus ce marché et qui sont réunis au sein de Synabio ; mais aussi les enseignes classiques, qui font ainsi du greenwashing.

Bio Info : À ce titre, vous mentionnez les premiers partisans du bio, qui donnaient dans une certaine forme d’ésotérisme. Notamment Rudolf Steiner et son idée de biodynamie. Le bio doit-il s’émanciper d’une irrationalité qui lui serait propre ? 

GRW : La plupart des partisans du bio ne donnent pas là-dedans. En revanche, beaucoup d’entre eux manquent de bases scientifiques solides, ce qui les amène à adopter des théories ésotériques très curieuses. Ce fut le cas des fondateurs de Nature & Progrès, comme je l’ai révélé dans mon livre, « Bio, Fausses promesses et vrai marketing » (ndlr : aux éditions Le Publieur, mars 2011). Aujourd’hui, c’est encore le cas. Je vous renvoie à l’enquête que j’ai menée pour ma revue Agriculture & Environnement à propos de Gilles-Eric Séralini, docteur en biologie et farouche opposant aux OGM. Il entretient en effet des liens étroits avec la science dite alternative. Notamment avec les dirigeants de la société Sevene Pharma, elle-même étroitement liée à une très curieuse association baptisée Invitation à la Vie.

L’agriculture – comme la médecine – relève de la technique et s’appuie sur des connaissances réelles. Or c’est la part d’idéologie et d’irrationalité du bio qui menace la cause de l'agriculture biologique.

Bio Info : Niez-vous que manger bio soit meilleur pour la santé ?

GRW : Ceux qui mangent bio veulent se prémunir des éventuelles maladies que pourrait susciter l’absorption de pesticides. Je n’y crois pas du tout ! N’oubliez pas que le pire scandale sanitaire récent a touché… la filière bio, avec 53 décès, suite à une intoxication aux graines bio germées en Allemagne. Le naturel tue, lui aussi ! En revanche, je pense que certains produits bio – mais pas tous – sont excellents en matière de goût. Un bon poulet fermier bio sera toujours meilleur qu’un poulet industriel.

Bio Info : Pour vous, le bio n’est donc pas l’avenir de l’agriculture. Il y a pourtant eu dernièrement une campagne pour inciter à manger les fruits « moches ». Ne vous montreriez-vous pas quelque peu pessimiste ?

GRW : Que ce genre de campagne existe est une bonne chose, mais cela n’a rien à voir avec la cause du bio. Le prêt-à-manger uniformise les goûts et les couleurs, ce qui m’attriste. Dans ce sens, la diversité des produits que veut proposer le bio me plaît, et bien entendu, j’estime indispensable de se nourrir sainement. En ce sens, je reste critique par rapport au système de l’agroalimentaire, qui favorise une nourriture trop grasse, trop salée et trop sucrée. C’est un vrai problème de santé publique, qui me préoccupe bien davantage que celui des très faibles taux de résidus de pesticides présents dans la nourriture. Ceci est d’autant plus important que notre société préfère de plus en plus les produits pré-cuisinés. Pour ma part, le véritable combat doit porter avant tout sur la question du goût et de la qualité.

Bio Info : Vous passez, parmi les partisans du bio, pour être pro-OGM, ce qui est une hérésie. Pourtant, au cours de votre débat avec Marc Dufumier, vous déclarez que la modification génétique est le seul moyen de retrouver certaines variétés anciennes que recherchent les producteurs bio. Pour vous, bio et OGM sont compatibles ?

GRW : Dans le cahier des charges initial du bio, il n’y a aucune mention quant à la question des méthodes de sélection variétale, ce en quoi consiste précisément ce qu’on appelle les OGM. Si l’on souhaite obtenir des variétés de plantes résistantes à certains ravageurs – donc qui peuvent se passer d’insecticides ou de fongicides –, les outils qu’apporte la biotechnologie végétale peuvent être d’un très grand renfort.

Ainsi, à partir des gènes de deux variétés de pommes de terre, l’une non comestible mais résistante au mildiou, et l’autre comestible mais sensible au mildiou, plusieurs sélectionneurs ont obtenu une pomme de terre comestible et résistante au mildiou. Toutefois, cela n’a été possible qu’en utilisant la transgenèse ou la cisgenèse. Cette pomme de terre résistante au mildiou permet d’éviter l’emploi du cuivre, régulièrement utilisé en agriculture bio. Une pratique particulièrement mauvaise pour la terre et sa faune. Pour quel motif la filière bio devrait-elle se passer de ce genre de variétés ?

La biotechnologie est un instrument, au même titre que la chimie. En interdisant l’usage de la chimie de synthèse, l’agriculture biologique se prive d’une palette de solutions techniques. Si en plus elle refuse tout ce que va apporter l’ensemble des biotechnologies végétales, alors elle n’a aucune chance de survivre sur le long terme.

Bio Info : Pourtant, vous ne pouvez nier qu’il y a un combat qui se joue contre Monsanto, dont les plants transgéniques permettent un usage immodéré du Round Up, un désherbant notoirement toxique.

GRW : Il y a une grande confusion dans ce domaine. Les agriculteurs bio, liés par un cahier des charges qui interdit l’usage de la chimie de synthèse, n’ont aucune raison d’utiliser des plantes résistantes aux herbicides. Ce type d’OGM ne leur est d’aucune utilité. Comme d’ailleurs les variétés non-transgéniques qui ont les mêmes caractéristiques de résistance aux herbicides.

Prenons garde de ne pas tout mélanger. L’ingénierie génétique n’implique pas l’usage de désherbant, de même que l’usage du désherbant n’implique pas celle de l’ingénierie génétique.

Bio Info : Pourtant, les citoyens n’ont-ils pas raison de se méfier qu’on leur impose les OGM de force ?  

GRW : Se méfier, certainement. Toute la question est de savoir s’il est possible d’avoir un débat raisonnable sur ces nouvelles techniques. Un débat qui ne se concentre pas uniquement sur les inconvénients éventuels, mais aussi sur les avantages. Et cela au cas par cas pour chaque variété. Si des agriculteurs réclament certaines variétés de plantes transgéniques, c’est qu’ils y trouvent leur compte. On devrait aussi les écouter et leur faire confiance…

Bio Info : Cela n’empêche pas que ces techniques génétiques semblent détruire la nature, et donnent l’impression que la biotechnologie est une discipline de savants fous

GRW : Aucune plante transgénique ne détruit la nature. En revanche, presque toutes les activités humaines ont des conséquences sur la nature. L’agriculture n’y échappe pas, qu’elle soit bio ou conventionnelle. Les biotechnologies végétales ne sont qu’un outil supplémentaire dans le cadre d’une discipline malheureusement pas assez connue du grand public et qui s’appelle la sélection variétale. Tout ce que nous mangeons aujourd’hui est le fruit de cette discipline. Il y a bien longtemps que nous ne nous nourrissons pas simplement de ce que la nature nous offre.

Bio Info : Ne rendent-ils pas les industriels outrageusement « maîtres et possesseurs de la nature », selon les termes de Descartes ?

GRW : Ni maître ni esclave, je dirais. Tel est l’objectif de l’humanité. Ce qui se traduit par l’innovation et surtout par la connaissance des mécanismes physiques ou chimiques qui existent dans la nature. N’oubliez pas que la chimie de synthèse ne fait que reproduire ce que fait la nature. Et c’est la même chose avec l’ingénierie génétique. Mais la nature reste la nature. Cette évolution de l’humanité ne va pas s’arrêter parce qu’aujourd’hui une partie infime du monde – très privilégiée – est assaillie d’angoisses existentielles. Regardez ce qui se passe ailleurs ! Il n’y aura pas de retour en arrière.

Bio Info : Tout cela est très inquiétant et très dangereux, dès lors que ces outils peuvent être utilisés à mauvais escient.

GRW : Certes. C’est pourquoi il faut légiférer et mettre en place des mécanismes qui garantissent le bon usage des innovations. Le comble, c’est que la réglementation concernant les biotechnologies végétales est précisément la plus sévère et la plus exigeante. On ne fait pas n’importe quoi, bien au contraire…

Bio Info : Plusieurs reportages ont été réalisés sur les ravages que cause à la terre la culture des OGM de Monsanto en Argentine. On accuse également Monsanto de ruiner les agriculteurs en leur vendant des graines stériles lorsqu’elles sont replantées les années suivantes. Qu’en pensez-vous ?

GRW : Vous confondez semences stériles et plantes hybrides. Toutes les variétés de maïs commercialisées aujourd’hui, OGM comme non OGM, sont des hybrides. C’est-à-dire des variétés qui donnent des rendements moindres lorsqu’elles sont replantées les années suivantes. C’est pourquoi les producteurs de maïs rachètent chaque année des nouvelles semences, y compris non OGM. En revanche, ce n’est pas le cas du soja, que l’on peut facilement ressemer. Et c’est précisément ce que les producteurs argentins ont fait avec des semences de soja qui contenaient un trait OGM de Monsanto sans payer la redevance qui y était attachée. Cela a créé un lourd contentieux entre l’Argentine, qui a soutenu ses agriculteurs, et la firme américaine

D’autant plus que pour se relever de la crise économique des années 2000, l’Etat argentin a favorisé la culture du soja au détriment des autres cultures et de l’élevage. C’est ainsi qu’il a pu se désendetter, toutes les exportations de céréales étant taxées de 20 %. Est-ce un bon choix ? Nous ne sommes pas Argentins, et ce n’est pas à nous de juger.

Bio Info : Pour terminer, on vous reproche d’avoir ouvert sur votre blog, il y a quelques années, une tribune aux détracteurs du réchauffement climatique d’origine humaine. Quelle réponse pourriez-vous apporter à ce reproche ? 

GRW : Personnellement, je n’ai pas d’avis définitif sur cette question. Mais je trouve qu’il est important de pouvoir en débattre. C’est pourquoi j’ai en effet publié deux ou trois articles à ce sujet. Sans plus. Là encore, je regrette que l’idéologie se soit à ce point emparée du débat. Notamment – mais pas exclusivement – ceux qui prônent la décroissance, molle, dure ou sélective. Or je ne pense pas que la décroissance soit une perspective intelligente ni pour nous, ni et encore moins pour les pays en développement.


« Bio : Fausses promesses et vrai marketing »
, aux éditions Le Publieur.

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